« Sol sol sol la si la sol si la la… on reprend ensemble, ce n’est pas un canon, … non, Martine, ne tiens pas ta flûte comme un sucre d’orge… Hervé, je te rappelle que tu as 10 doigts… Les deux du fond, assemblez votre flûte en vitesse, c’est pas un Rubik’s Cube ! Allez, on s’applique…. sol sol sol la si… c’est du grand n’importe quoi !! Arrêtez ! Je vous demande de vous ARRÊTER ! »
À peine le cours commencé, la pauvre prof de musique, dont le respect de la fonction m’a fait oublier le nom, montrait déjà les signaux de détresse, incapable de maîtriser cette cacophonie qui nous faisait jubiler du pupitre au radiateur du fond : voix stridente, visage empourpré, anxiolytique à portée de main, métronome erratique, menaces de colle le samedi. Notre classe lui tenait lieu de purgatoire. La cruauté de la jeunesse ! Qui a aimé la musique via la flûte à bec ? Personne ! À part le xylophone, on n’a pas trouvé plus ingrat que cet instrument censé éveiller les écoliers à la musique.
Source : Lordel Musique/Flûte Aulos 507
Pédagogique mais difficile à maîtriser
Le nom de la marque Aulos, fabricant emblématique de la flûte à bec, n’a pas été choisi au hasard. En grec antique, le mot signifie « instrument à vent » et renvoie à une flûte très utilisée durant l’Antiquité, lors des rites religieux notamment. À l’époque, le joueur d’aulos avait un rôle prépondérant dans les sacrifices, comme quoi, la destination de l’objet dans le monde moderne n’a guère changé. Combien de profs de musique ont été sacrifiés sur l’autel de la muse Euterpe par des élèves infoutus d’aligner trois notes justes ?
La flûte à bec était l’accessoire indispensable de nos jeunes années de collège, comme le cartable Tann’s (T’as ton Tann’s), sauf qu’à la rentrée des classes, personne ne suppliait ses parents de lui acheter une flûte. Ce monument à huit trous fut l’outil pédagogique choisi dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale par le programme officiel d’éducation musicale. Pour enseigner un art pour le moins élitiste qu’est la pratique de la musique, la flûte à bec avait mis tout le monde d’accord par son côté simple, peu encombrant et bon marché.
Pendant quatre ans, les collégiens, en solo ou en groupe, tentaient de souffler dans le tube, en bois ou en plastique selon son budget, mais la piètre maîtrise de l’engin laissait plus souvent échapper un cri de mouette hystérique qu’une suite mélodieuse. Dès que tu soufflais trop fort, ça sonnait faux !
Hégémonique en classe, la flûte devient vite désenchantée pour des générations d’élèves qui lui préfèrent des instruments plus en phase avec leur jeunesse, le synthé ou les percussions par exemple.
Source : Bax Shop
Réhabilitons la flûte à bec !
Mes parents m’interdisaient d’exercer mes talents de flûtiste à la maison. Le défaut d’insonorisation des appartements de l’époque nous empêchait d’exprimer pleinement notre créativité. Pour être honnête, personne ne révisait son solfège, la flûte restait dans son étui jusqu’au cours suivant.
À raison d’une heure par semaine, les progrès étaient quasi nuls, d’autant qu’une fois sur deux, la flûte était sciemment ou en toute bonne foi oubliée à la maison. Plus faux qu’un orchestre de flûtes à bec ? Le nez de Michael Jackson. Artistiquement, c’était une torture et à part la franche rigolade à martyriser la partition et le prof, personne n‘y trouvait son compte. Honte à nous, car le potentiel de cet instrument était bien réel, sans compter que la flûte offrait un réel soulagement pour t’exprimer en cours de musique à un âge où la voix en pleine mue faisait saigner les oreilles de la communauté.
La flûte à bec a été officiellement supprimée des programmes scolaires en 2008. Depuis, l’enseignement de la musique est plutôt flou, assorti d’un jargon dont seule l’Éducation Nationale a le secret : «découverte et développement des deux grands champs de compétences qui structurent l’ensemble du parcours de formation : la perception et la production». Libre aux profs d’aborder Eminem comme Beethoven. Et je dis “tant mieux” ! La musique est un passage de témoins, d’influences qui sautent sans complexe d’un style à l’autre. Clôturons le sujet avec cette magnifique citation d’Albert Camus : « La musique est l’expression parfaite d’un monde idéal qui s’exprimerait à nous par le moyen de l’harmonie ».
Amuse-toi avec cette vidéo envoûtante de Vladimir Cauchemar. Tu porteras un autre regard sur la flûte de ton enfance.